Terremoto Blues
VF
Le blues du terremoto

Nous rentrons tout juste de Colombie, qui est sans aucun doute l’un des plus beaux pays que j’aie visités, offrant une diversité vertigineuse en matière de nature, de paysages, de flore et de faune. On y trouve plus de 400 variétés de fruits différentes. Un paradis d’abondance au passé difficile, peuplé d’une population d’une résilience impressionnante, joyeuse et bienveillante. La cuisine colombienne regorge d’une grande variété de plats à s’en lécher les doigts, que je résume plus bas, avec quelques recommandations de voyage, des adresses colombiennes à Paris et une playlist pour mettre en valeur l’excellence et la variété unique de leur musique.
Tout d’abord, quelques mots sur notre séjour en Colombie, passé et présent. Nico et moi sommes allés vivre à Bogotá début 2012 pour quelques années, alors que j’étais tout juste enceinte de Nino et que nous avions Pablo, âgé de 20 mois. Cet été, nous y sommes retournés en famille après plus de 12 ans. Ce voyage, attendu depuis longtemps, était motivé par le besoin de resserrer les liens avec notre famille colombienne après la perte déchirante de Julien (le frère de Nico, mari de notre belle-sœur colombienne Andrea, et père de Santiago, Antoine et Mathieu, nos neveux).
Notre voyage a commencé en puissance : nous avons vécu de plein fouet le terrible tremblement de terre du 10 août, qui a fait plus de 331 morts, 4 611 blessés et causé des dégâts matériels colossaux, quelques jours seulement après la sinistre prise de pouvoir par le président d’extrême droite Abelardo de la Espriella Otero.
Nous étions au Monténégro, à 100 km de l’épicentre. Le tremblement de terre nous a tous les neuf tirés de notre sommeil d’un coup sec ; nous nous sommes précipités hors de la finca que nous avions louée et nous nous sommes assis dans le jardin, incapables de rester debout tant la terre tremblait violemment, les yeux rivés sur l’eau de la piscine qui ondulait comme les vagues d’une mer agitée pendant trois minutes qui nous ont paru interminables. Bien plus chanceux que la plupart des gens, nous nous en sommes sortis choqués mais indemnes, avec quelques désagréments mineurs tels qu' un réseau inexistant, des meubles éjectés, de la vaisselle cassée, des coupures d'électricité et d'eau, nos vols retour annulés. Nous avons même réussi à rentrer à Bogotá en voiture après quelques jours.
Le moment fort de notre voyage, que je recommande vivement, a été notre séjour à la Serrania de la Lindosa, en Amazonie colombienne, superbement organisé par Geotours Guaviare. Nous avons apprécié chaque instant : une nature luxuriante à couper le souffle, où nous avons pu observer une faune extraordinaire – toutes sortes de singes, d’oiseaux, de dauphins d’eau douce, de tortues et bien d’autres espèces –, des formations rocheuses époustouflantes dignes du film Avatar, des peintures rupestres fascinantes, le tout au cours de balades très agréables dans la jungle, de promenades en bateau ou simplement depuis notre modeste mais charmant gîte rural au bord du lac. Nous avons pu nous baigner dans des rivières aux eaux cristallines et découvrir des cascades cachées. Notre guide Milton et tous les autres guides ont été très aimables et nous ont beaucoup appris sur la culture locale, les croyances autochtones, les animaux, les arbres et les plantes, mais aussi sur le processus effica de paix qui s’est opérée dans cette région au cours des deux dernières décennies. Malheureusement, cette transition est aujourd’hui menacée, car le nouveau président intensifie les opérations contre les groupes armés (trois mineurs figuraient parmi les dix personnes tuées lors d’une frappe aérienne militaire le 27 août dans cette zone).
Cette odyssée colombienne a fait resurgir beaucoup d’émotions et de souvenirs. Le tremblement de terre m’a rappelé que, quelques semaines après la naissance de Pablo, j’avais fait un rêve des plus étranges. Je suis allongée dans mon lit, endormie, quand soudain j’entends un grondement ; le lit tremble. J’ouvre les yeux et je vois un vaisseau spatial s’écraser vers moi. Je tombe du lit en trébuchant juste à temps… Le vaisseau s’écrase dans un grand fracas…
Une trappe s’ouvre sur le dessus dans un sifflement, libérant une multitude de bébés extraterrestres qui gloussent hystériquement (un mélange entre ceux des films Alien et Gremlins 2). Ils courent dans tous les sens dans la maison… Sans me laisser décourager par tout ça, je cours après eux pour essayer de les attraper, en les grondant : « Les bébés, les bébés, allez, venez, laissez-moi vous mettre votre couche… Allez, vous allez vous salir les petites jambes avec du caca… »
Lors de cette première échographie, les bébés ressemblent presque à des extraterrestres. Quand ils voient la lumière du jour, ils ont encore un air un peu étrange : ils bougent maladroitement, émettent des sons si bizarres, si singuliers, et leur personnalité, leur « âme », transparaît déjà dans leur regard, dans tout leur être. En tant que nouveaux parents, nous nous efforçons de déchiffrer leurs besoins « extraterrestres », oscillant entre des moments d’amour et de joie purs et d’énormes frustrations et perplexités.
Mais ces montagnes russes émotionnelles en valent largement la peine, ne serait-ce que pour la drôlerie de leur perception du monde durant ces premières années :
« Je veux manger du brocolibri. »
« Orage, je suis désolé mais je ne t'aime pas. »
« Au judo, on tombe sur des tas d'amis (tatami). »
Au début, le fait qu’on m’appelle « maman » me laissait perplexe. Même si j’acceptais pleinement le fait qu’ils soient mes deux fils adorés (qui, inutile de le préciser, me font parfois perdre la tête) et que j’étais pleinement consciente de l’importance qu’ils avaient à mes yeux, j’étais surprise de réaliser que j’étais leur mère, et de ce que cela signifiait pour eux. J’avais du mal, d’une certaine manière, à appréhender tout ce concept…
J’ai aussi du mal à comprendre comment certains peuvent penser qu’avoir des enfants est un choix sûr et conventionnel, et qu’ils vont perdre leur indépendance, que leur vie sera toute tracée à partir de là… C’est en partie vrai, bien sûr, mais la vie devient aussi, et précisément, une aventure, parfois effrayante, parfois merveilleuse… On revit toute une gamme d’émotions, on joue désormais un rôle secondaire à leurs côtés, mais on prend aussi douloureusement conscience de nos propres limites… Être parent vous oblige à vous remettre constamment en question. On n’est jamais vraiment sûr de ce qu’on fait. En fait, mieux vaut admettre une bonne fois pour toutes qu’on a très probablement tout faux, mais qu’on fait de son mieux… On essaie d’adopter une approche qui nous semble naturelle et qui tienne compte des besoins spécifiques et de la personnalité de son enfant. On accepte qu’il n’y ait pas de méthode parfaite… Sans rien idéaliser, car cette parentalité est impitoyable, tu fais à nouveau appel à ton imagination de toutes sortes de façons et tu pioches souvent dans des ressources que tu pensais pourtant épuisées…
À Bogota, en 2012, alors que Nino, âgé de sept semaines, était plongé dans un coma artificiel aux soins intensifs, gravement atteint d’une pneumonie, Nico et moi nous relayions pour rester à ses côtés. Nous n’avions pas le droit de rester 24 heures sur 24, mais seulement de 9 h à 19 h. Je me rendais à la salle de tirage toutes les trois heures pour tirer mon lait afin qu’ils puissent le lui donner. Il avait un tube qui sortait de sa bouche pour l’aider à respirer, tout un arsenal de médicaments, des câbles et des capteurs partout, ce qui lui donnait l’air d’un bébé Ganesh high-tech doté d’un million de tentacules. Il n’y avait pas un seul endroit libre sur son petit corps endormi et nous pouvions à peine effleurer ses orteils du bout des doigts.
Comme nous ne pouvions pas le tenir dans nos bras, j’étais obsédée par l’idée qu’il entende nos voix en permanence. Nous avons dressé une liste de chansons, imprimé les paroles – même si nous n’en avions pas vraiment besoin – et nous avons chanté, chanté et encore chanté. Ma compilation comprenait essentiellement du Baul, des Beatles, du Marley, du Dylan, de Billie Holiday et des chansons de bandes originales d’Almodóvar. Celle de Nico comprenait Georges Brassens, Jacques Brel, Aznavour… Je lui lisais aussi à haute voix des passages du livre de Mimlu, Les cueilleurs de miel, pour que les histoires de notre famille lui tiennent compagnie…
À l’époque, je me souviens avoir pensé que, même si nous étions loin de nos proches, c’était sans doute une bonne chose que cela se passe à Bogotá. Les Colombiens sont des gens si chaleureux et si gentils. Quand nous devions partir chaque soir, en espérant qu’il ne lui arriverait rien pendant notre absence (ma plus grande crainte encore aujourd’hui), je me rassurais en pensant qu’il était choyé par ces infirmières, ces « mamacitas de substitution » si affectueuses, qui nous sous entendaient qu’il allait mieux en disant : « Ses joues sont plus roses aujourd’hui ». Nous discutions avec les autres familles dans la salle d’attente des soins intensifs, nous nous encouragions mutuellement. Elles nous offraient leurs prières. Cela m’a émue aux larmes, moi qui n’ai aucune croyance… Nous étions tous sur des charbons ardents, nous agrippant à ce qui avait du sens pour nous : eux avec Jésus et Marie, nous avec nos chansons…
Cette période avait quelque chose d’un rituel, comme si nous étions dans un stage de méditation, avec un emploi du temps serré entre chants et conversations avec Nino, comme si nous priions une statue inanimée d’un dieu. Tirer le lait, tirer le lait, tirer le lait. Demander conseil aux sages gourous que sont les médecins et les infirmières qui nous tenaient au courant de son état…
Ce qui nous a sauvés chaque jour pendant cette épreuve, c’était Pablo… Du jour au lendemain, il s’est retrouvé seul avec ses parents le soir, alors que nous étions gentiment mis à l’écart de l’hôpital, et, pour son bien, nous ne pouvions pas nous laisser aller au désespoir. Nous devions garder notre sang-froid pour que tout cela ne l’affecte pas (trop). Il a accepté notre explication selon laquelle Nino était malade et que les médecins et les infirmières s’occupaient de lui à l’hôpital, puis il a continué à nous raconter sa journée, à jouer avec nous, à savourer ses repas, à écouter son histoire avant de s’endormir… C’était un enfant si communicatif, si doux, si calme…
Tout comme les dieux qui mettent leurs disciples à rude épreuve et les récompensent parfois, les enfants nous obligent à trouver la force encore et encore… Nos enfants sont nos dieux…
Quand on me demande quel a été le plus beau moment de ma vie, je n’hésite jamais. Après 9 jours de coma, son état s’était suffisamment amélioré pour qu’on puisse le réveiller et le débrancher du respirateur… Et l’équipe médicale nous a prévenus… Nino risquait d’être "déprimé", en état de sevrage à cause de tous les médicaments qu’il avait reçus, et incapable de communiquer à nouveau… Après tout, son lien avec le monde avait été brutalement rompu, et ce peu de temps après sa naissance.
Il s’est réveillé assez vite et ils me l’ont mis dans les bras pour que je puisse l’allaiter. Son instinct est revenu immédiatement : il a reniflé mon mamelon, s’est mis à téter, bien que maladroitement, s’étouffant un peu dans son enthousiasme vorace, le réflexe étant en partie perdu mais vite récupéré… Ces quelques minutes ont été les plus intenses de ma vie, je suis entrée dans une sorte de transe religieuse… L’amour, le bonheur et le soulagement que j’ai ressentis à ce moment-là étaient tels que, s’il y avait eu un tremblement de terre dévastateur à cet instant précis, je doute que je l’aurais remarqué…
Un peu plus tard, on nous a transférés de l’unité de soins intensifs dans une chambre. Nino tremblait, tel un petit drogué nerveux, mais il souriait dès qu’il croisait mon regard, celui de son papa ou celui des infirmières. Elles s’exclamaient joyeusement que c’était un excellent signe… Quand les infirmières venaient changer sa perfusion, ses petites veines déjà trop sollicitées et qu’il hurlait de douleur, cela ne m’affectait presque pas ; j’essayais de l’apaiser tandis que je flottais sur un nuage de bonheur… Il était sauvé…
Mon immense attachement à la Colombie et à ses innombrables qualités revêt également un caractère quelque peu doux-amer, teinté par ces épisodes personnels difficiles qui, bien sûr, n’ont rien à voir avec le pays lui-même. Mieux encore, et un peu comme dans le rôle de parent évoqué plus haut, cela m’inspire à ressembler davantage à ses habitants, à faire preuve de plus de résilience, d’imagination et d’optimisme malgré d’éventuelles lacunes ou les défis croissants qui nous attendent…
Je me dois de mentionner Gabriel García Márquez. Son livre que je préfère, est sans conteste L’Amour au temps du choléra, mais lorsque j’ai lu Cent ans de solitude avant même de me rendre en Colombie, j’avais imaginé, comme beaucoup de lecteurs sans doute, que le fait que les mêmes prénoms reviennent sans cesse était une astuce stylistique destinée à défier le lecteur. Je ne me rendais pas compte que beaucoup de gens portent les mêmes prénoms au sein des familles colombiennes, mais aussi en Colombie en général. Pour en cité quelques uns, les prénoms d’ Andrea, d’Oscar, de José, de Juan José, de Juan Carlos, de Maria Paola et de Paola reviennent sans cesse.
Pour autant, malgré les apparences, l'humanité n'est pas coincée dans une boucle infinie et désastreuse. Au contraire, la plupart des Colombiens, grâce à leur force et leur espoir, ont en réalité le pouvoir de renverser la fatalité des célèbres derniers mots de Márquez : « car aux lignées condamnées à cent ans de solitude, il n'était pas donné sur terre de seconde chance. ».
Recommandations food et voyages en Colombie et à Paris
La cuisine colombien offre de splats succulents dont voici quelques classiques.
Ajiaco, from Bogota, mon plat préféré : une délicieuse soupe de poulet bien consistante, avec trois variétés de pommes de terre, de l'arracacha (un légume-racine), des guascas (herbes fraîches) et du maïs, servie avec de la crème, des câpres et des tranches d'avocat.

Bandeja paisa, un plat que les paysans mangeaient traditionnellement pour affronter le dur labeur des champs, qui regroupe trois repas en un : des haricots rouges ou pinto (ou parfois des lentilles), du riz, du bœuf haché, du chicharrón (couenne de porc frite et croustillante), du chorizo (saucisse), un œuf au plat, des tajadas et/ou des patacones (bananes plantains sucrées ou frites), une arepa (galette de maïs), de l’avocat, du hogao (sauce à la tomate et à l’oignon) et parfois de la lorcilla (boudin noir).

Ceviche: plat latino-américain à base de fruits de mer, composé de poisson ou de crustacés crus « cuits » par marinade dans un jus d'agrumes acide, comme celui du citron vert ou du citron.


Sancocho: un ragoût traditionnel et copieux à base de poulet, de maïs, de bananes plantains et de yucca, préparé avec tout ce que l'on trouve à la finca (ferme).

Tamal: un plat traditionnel colombien à base de pâte de maïs (masa), fourré de viande, de riz et de petits pois, enveloppé dans une feuille de maïs ou de bananier, puis cuit à la vapeur.

Lechona: un plat traditionnel colombien préparé en faisant rôtir lentement un cochon entier farci jusqu'à ce que la peau soit croustillante et dorée.

Empanadas une galette de semoule de maïs frite, fourrée de différentes garnitures, servie avec de l'aji (une sauce à base de tomates fraîches, d'oignons, d'ail et de coriandre).
You should also try Pan de bono cheese bread with plain flour, pan de yucca cheese bread with yuca starch and finally buñuelos a fried version of the latter.

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