La vaisselle salle de Duniya
Personne n'aime faire la vaisselle et pourtant cela fait partie intégrante de la cuisine... Mes premiers souvenirs autour de la cuisine et les fascinantes dynamiques qui en résultent, c'est une chanson que j'aurais composée à l'âge de 3 ou 4 ans, alors que je vivais à Santiniketan (au Bengale occidental, en Inde). Mimlu, ma mère artiste prolifique et conteuse hors pair, et Paban, mon second père, un non moins génie de chanteur, musicien Baul, compositeur, parolier et peintre, se disputaient souvent pour savoir qui devait faire la vaisselle. Une querelle domestique universelle et intemporelle… Les paroles, tout simplement:
Basone dhoa, basone dhoa, kay korbay basone
Vaisselle sale, vaisselle sale, qui la fera ?
Ma bolay baba korbay, baba bolay ma korbay
Ma dit que baba la fera, baba dit que ma la fera.
D'aussi loin que je me souvienne, j’adore me lancer dans des grands plats pour mes proches. Un autre de mes premiers souvenirs est celui de moi, âgée de 4 ans, et de mon petit cousin Kunal, âgé de 2 ans, assis ensemble sur le sol de notre maison à Kolkata, et moi lui nourrissant à la main des boules soigneusement préparées de délicieux riz, dal (lentilles), dim et aloo sheddho (œuf dur et pomme de terre). Un repas classique pour les tout-petits bengalis et qui reste l'un de mes plats préférés.
Dans notre tribu, tout le monde cuisine super bien. Nous pensons constamment à la nourriture. Dès que nous le pouvons, nous en parlons, nous lisons sur le sujet, nous regardons des émissions culinaires, allons dans des restaurants, faisons les courses, cuisinons ou mangeons. Je soupçonne que mon propre cerveau a la forme exacte d’un ris de veau.
Les marchés
Je pense que j'avais 8 ans lorsque j'ai convaincu Mimlu que j'étais assez indépendante pour vendre, au marché local, quelques légumes verts que nous faisions pousser sur le terrain familial situé à Boral, à l'extérieur de Kolkata. Notre merveilleux ami Santanu m'y conduisit à l'arrière de sa moto. Les vendeurs du marché se rangèrent sur les côtés, créant ainsi un minuscule espace pour moi à côté d'eux. Ils souriaient en voyant la quantité insignifiante de produits que j'étalais si fièrement sur la natte de bambou, tel des joyaux de la couronne. Inutile de dire que la vente connu un énorme succès et qu'avec les maigres gains récoltés, j'ai immédiatement fait des folies en achetant des chocolats Gem de Cadbury (sorte de smarties).
Qui veut la peau de Roger Rabbit ?
Il y a aussi Krishna, mon remarquable frère, fabuleux cuisinier évidemment, que je mentionne à cause de l'affaire de la vaisselle sale. Mais une autre anecdote culinaire me vient d'abord à l'esprit. Alors âgé d'une dizaine d'années, je me trouvais dans la Sarthe, avec Mimlu et Krishna (12 ans), dans la maison de campagne de Larry, le grand ami de cette dernière. Larry était un chanteur de jazz et un acteur qui avait joué dans « Qui veut la peau de Roger Rabbit ». Nous avions visité la ferme et les animaux de son voisin, et l'idée de manger du lapin fut évoquée. Je refusais catégoriquement de manger ces jolies boules de poils que je venais de câliner et tout le monde m'a immédiatement rassuré. Nous mangerions plutôt du canard. Plus tard, ce jour-là, lorsque j'essayais d'entrer dans la cuisine pendant la préparation du repas, mais on m'en détourna rapidement. Lors du dîner, qui était délicieux, mon frère, plein d'esprit, déclara solennellement : « Daffy duck framed Roger rabbit » (Daffy le canard veut la peau de Roger lapin). Vous voyez ce que je veux dire, ce n'était certainement pas mon cas à l'époque. Mais ce n'est pas grave, je mange du lapin aujourd'hui comme je l’ai fait à l'époque sans le savoir.
Une baignoire de vaisselle
Quelques années plus tard, à Paris, Krishna et moi étions seuls à la maison pendant un certain temps et j'en avais assez de faire la vaisselle parce que mon frère ne la faisait jamais, bien qu'il prétendait qu'il la ferait. J'ai donc fait la grève mais après quelques jours, la pile de vaisselle devenait de plus en plus impressionnante alors que les fausses affirmations fraternelles persistaient. Encore une fois, j'ai « jeté l'éponge », mais il y avait tellement de vaisselle que j'ai dû la porter dans la baignoire et la laver là pendant 3 heures. Un baptême qui m'a vacciné à vie contre la phobie de la vaisselle.
Festivals et mariages
L'idée de cuisiner en grande quantité n'a jamais été un problème. Paban et Mimlu organisaient des festivals de musique Baul à Boral, accueillant jusqu'à des milliers de personnes par jour, et de délicieux plats végétariens bengalis étaient préparés et servis toute la journée et toute la nuit, sur des rangées de feuilles de bananier posées à même le sol. Du riz fumant, du dal et des currys de légumes parfumés et épicés ou du khichuri, un plat à base de riz, de dal, de légumes et de ghee qui ressemble à un risotto et qui est à tomber par terre.
Nico, mon compagnon adoré, lui aussi issu d'une famille de cuisiniers fabuleux, se moque toujours de ma mémoire incroyablement précise en gourmandise. Après 20 ans de vie commune, je me souviens encore de la plupart des repas que nous avons partagés avec nos familles et nos amis, et même de ce que les uns et les autres ont commandé dans tel ou tel repas ou restaurant.
Lorsque nous nous sommes mariés, nous avons décidé, sans surprise, de cuisiner nous-mêmes. Les discussions sur le menu ont duré des mois. Un merveilleux travail d'équipe entre les deux familles, une combinaison improbable mais réussie de plats français, indiens et autres. Sabine, ma belle-mère, a préparé 20 kg de délicieux foie gras des mois à l'avance pour nos 200 invités. Nous avons commandé du médoc à la famille de mon beau-père Joël. Notre mariage a eu lieu au théâtre du soleil de la grande Ariane Mnouchkine dans le bois de Vincennes. Les 3 jours précédant le mariage ont mobilisé la famille et les amis pour les courses et la cuisine, une façon fantastique de souder 2 communautés.
Lorsque les invités sont arrivés à 19 heures pour la fête, je finissais encore de hacher 15 kg de thon frais pour la salade tahitienne de poisson cru au lait de coco. Mimlu m'éloigna délicatement pour que je puisse prendre une douche et me préparer pour la fête pendant que je déléguais ce qu'il restait à faire.
Des roulés saucisses, un assortiment de verrines et bien d'autres snacks encore ont été servis pour le cocktail au champagne pendant que nous donnions un petit concert. Heureusement, la musique et le champagne m'ont fait oublier le léger arôme de thon frais qui persistait sur le bout de mes doigts. "Tous les parfums d'Arabie ne rendraient pas suave cette petite main" pour citer Lady Macbeth par Shakespeare, un autre géant du théâtre. Le repas se composait de foie gras, de salade tahitienne au poisson cru donc et de flan de courgettes en entrée. Les végétariens ne sont en effet jamais oubliés. En plat principal, nous avons servi de la ratatouille, du curry de bœuf, du méchoui d'agneau, du riz, de la raïta, du chutney de tomates et du dal.
Après un « trou normand » de calvados et de sorbet aux pommes, nous avons sorti le fromage et les desserts. La tante de Nico avait préparé un fraisier géant et d'autres desserts. Nous avons servi d'énormes coupes de fruits d'été et de bonbons, tandis que des amis apportaient des gâteaux et des tartes pour compléter le banquet.
Vers la fin du repas, un groupe de moines musiciens bouddhistes tibétains est arrivé après une journée de visite à Paris. Ils logeaient au théâtre qui accueille toujours des troupes et des artistes d’ailleurs. Nous les avons invités à partager notre dîner pendant que nous préparions la suite des festivités qui durèrent jusqu’à tard le lendemain matin.
À la mi-journée, nous avons commencé à ranger difficilement, beaucoup d'entre nous étant plutôt inefficaces en raison d’une gueule de bois prévisible. En entrant dans la cuisine, j'ai vu que les moines avaient généreusement aidé à nettoyer toutes les gigantesques casseroles et poêles et, à travers le brouillard cérébral, je me suis dit que c'était un signe de karma assez impressionnant.
Morale de l'histoire : ne craignez donc pas la vaisselle sale si vous aimez cuisiner et recevoir. Vous devez l'accepter. Il y aura toujours de la vaisselle sale. D'un autre côté, il ne faut jamais nettoyer cette vaisselle trop tôt, pas avant que tout le monde ait fini de profiter du repas, de la compagnie et de la conversation des autres, au risque de rompre le charme magique de l'interconnexion lorsque des gens formidables partagent un bon repas.



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